Il est lundi, il est 21 h 30, il est officiellement... l'heure de Tite-Live !
Dans l'épisode précédent, la plèbe forçait le sénat à lui ouvrir la possibilité de peut-être un jour gagner des postes de quasi-consuls, les tribuns militaires à pouvoir consulaire (TMPC pour les intimes).
Mais au fait, elle gagne, Rome ? Je veux dire, ses guerres ?
Eh bien... ça dépend. Comme le livre V le montrera.
Tite-Live, livre V, un THREAD
Mais tout d'abord comme de bien entendu, si vous avez raté les épisodes précédents, je vous enjoins à aller les lire :
I-1 : https://mastodon.top/@hist_myth/112792214027813066
I-2 : https://mastodon.top/@hist_myth/112831548405415415
II-1 : https://mastodon.top/@hist_myth/112916453684941402
II-2 : https://mastodon.top/@hist_myth/112944904603090808
III : https://mastodon.top/@hist_myth/113101780632236224
IV : https://mastodon.top/@hist_myth/113228240194306463
DONC ! A la fin du livre IV, nous avions laissé Rome alors que le sénat venait de décréter que désormais les soldats seraient payés au lieu de se rémunérer uniquement sur le pays (i.e. avec pillages et tout ça), non que les pillages cessassent par la suite #LOL #EtPuisQuoiEncore, mais que les plébéiens recevraient une solde en plus. Contre impôt. Tout de même.
Les tribuns de la plèbe avaient hurlé qu'il y avait sûrement une couille dans le potage, récoltant un total de soutien de zéro.
En cette douce année 404, Rome et la cité de Veii se bouffent le nez.
Il faut savoir que les Étrusques ne sont pas un État mais une confédération de 12 cités. Veii, elle, est la plus proche de Rome (15 km !!).
Sur le pied de guerre, Rome élit 8 TMPC. Veii élit un roi.
Apparemment, en 400 et quelques, élire un roi chez les Étrusques, c'est out, c'est passé de mode, c'est SO 450. Veii en plus élit un roi détesté des autres Étrusques, rapport à un sacrilège qu'il a commis dans des jeux.
Aussi, Veii, qui espérait un secours des autres cités étrusques, ne reçoit rien, nada, des nèfles, t'avais qu'à pas élire le Trump de l'époque.
Or à Rome, on s'inquiète quand même, et les soldats romains construisent du coup deux fortifications pour séparer Rome de son ennemie.
Et des abris. Pour l'hiver.
– Pour l'HIVER ? réagissent les tribuns de la plèbe.
Eh oui, pour l'hiver, bien que comme toute armée antique, Rome jusqu'ici n'avait guerroyé que l'été, démobilisant les hommes l'hiver.
– Du coup, le sénat veut continuer à mobiliser les soldats l'HIVER ? s'émeuvent les TP*. AH ! c'était pour ça qu'ils se sont mis à payer les soldats ! Je savais qu'il y avait une roubignole dans le minestrone ! Le but, c'est de tenir notre jeunesse loin de Rome pour empêcher la contestation sociale !! Laissez nos soldats rentrer ! Bring Our Men Home !
(* Tribuns de la Plèbe. J'en ai marre de devoir écrire leur nom au long pour éviter les confusions.)
À ces contestations tribuniciennes répond Appius Claudius Crassus, TMPC de son état, et descendant d'une belle lignée de crypto-fachos.
Il arrive, il livre un discours de 8 pages pour dire que TP méchants agitateurs pas beaux et armée + hiver = bien = Rome plus redoutable. Son discours fait hésiter la plèbe, déjà prête à soutenir les TP, quand...
... sur le front, Veii assiégée détruit une partie des travaux de fortifications.
– OHGNON, gémissent les Romains à cette nouvelle.
Et dans un élan qui rappellera des souvenirs à tous les lecteurs de La Guerre civile de Jules César, Rome, d'une voix, s'écrie :
– On a CONSTRUIT un TRUC ! NOTRE TRUC ! Et ils l'ont brûlé !! PAS TOUCHE AU BTP !!!!!
Alors, les cavaliers romains, les plus riches membres de la plèbe, se jettent au sénat et jurent aux Pères d'aller faire la guerre à Veii, sur leurs propres canassons !
Et la plèbe romaine, aka l'infanterie, suit le mouvement !!
Le Sénat en verse des larmes, se confond en remerciements, vote même une petite (grosse) solde pour les cavaliers en remerciements. C'est beau ! Toute Rome unie pour botter des culs !
Ce sublime élan d'enthousiasme ne peut présager qu'une éclatante victoire !!
403 :
Défaite devant Veii.
Et massacre de la garnison romaine à Anxur.
Il faut dire qu'à Veii, les deux TMPC chargés du siège, Sergius et Verginius, s'entendaient fort peu. Sergius haïssait Verginius. Verginius exécrait Sergius.
Du coup, quand les Veii reçoivent soudain l'aide de leurs alliés de Capena et de Falerii, Sergius prend cher, et Verginius refuse d'envoyer ses légions l'aider.
Bref, le cul botté au lieu de pieds bottant, Sergius et Verginius rentrent à Rome où ils continuent de se chamailler.
– Mais quels branquignoles, soupire le sénat. Bon. On les jette et on réélit d'autres TMPC.
– Hééééé mais on n'a pas fini notre mandat ! gémissent les TMPC. On reste !
– Vous démissionnez !
– Non !
– Si !
– Non !
– Si !
– Scusez-nous, font les TP, votre débat est fort intéressant, mais vous savez, on a un droit de veto, on est sacrosaint, et quand on prend la mouche on fait juger des ex-consuls par le peuple.
– Et ?
– Si Sergius et Verginius démissionnent pas on les jette en prison.
– Ben si c'est comme ça, fait un 3e TMPC, je préfère soit qu'ils démissionnent soit je nomme un dictateur pour éviter au sénat le *déshonneur* de se faire aider par vous.
– Sympa.
Bref les TMPC démissionnent, et donc élections.
A ces revers de 402 succéda une année 401 assez désagréable, avec une guerre sur un quadruple front : Veii+Capena+Falerii+les Volsci (je m'inquiétais pour leur santé, à ceux-là), et le sénat découvre d'un coup que, pour financer la solde généreusement promise, ben... il faut un gros impôt, que les Romains rechignent à payer. Les TP râlent, mais les TP ont aussi des problèmes, car leurs élections cette année sont pas top réglo. Pour détendre tout le monde on fait un procès à Sergius et Verginius.
Les TP prononcent un discours assassin contre Sergius et Verginius, la lectrice aimerait dire qu'ils ne l'ont pas mérité mais elle se respecte un peu, ils se font condamner à une amende énorme, justice est faite.
Cependant les élections de 400 ont lieu. Une émeute a éclaté peu de temps avant à Rome (Tite-Live donne zéro détails) et grâce au lobby intensif des TP, le sénat laisse se dérouler des élections de TMPC.
Et...
Un plébéien est élu.
Un PLÉBÉIEN est élu !
Le plafond de verre est brisé !
Bon, le plébéien en question est un certain Publius Licinius Calvus, un type qui associe l'âge de Michel Drucker à la véhémence politique de... probablement Michel Drucker. Le fils de sa sœur est patricien et il vante l'union des ordres. D'ailleurs, c'est le seul plébéien élu.
Tout de même, l'électorat est tout surpris, la plèbe la première. Les Pères, qui craignaient le basculement dans l'anarchie et les chars russes dans le Capitole, sont agréablement surpris par le placide Calvus.
Comme l'année 400 se déroule pas mal et qu'on reprend même Anxur aux Volsci, le peuple, en 399, élit d'autres plébéiens puisque le premier est si consensuel. Renversement de vapeur : les TMPC de 399 sont tous plébéiens sauf un.
Quel coup de théâtre.
Et toujours pas d'anarchie prolétario-libertaire en vue. Une épidémie, certes, qu'on apaise avec une grande fiesta/libération d'esclaves pour honorer les dieux, mais pas la révolution.
Cependant, à Veii, le siège continuait. Encore.
Veii s'est allié à Capena et à Falerii, et une grosse bataille s'ensuit, avec les Romains défendant leurs travaux de siège contre les Capenati et les Falisci. Ce qui motive les commandants romains (note vicieusement Tite-Live) c'est le souvenir de Sergius et Verginius s'étant fait vider les poches à cause de leur défaite – la lectrice les imagine la sueur perlant au front, exhortant leurs hommes pour la défense de la patrie et de leurs portefeuilles, criant : "Pour Rome et pour mes thunes !"
Fin bref. Cependant les élections de 398 approchant, les Pères refusent de laisser les plébéiens gagner encore celles-là. Pour paraphraser un ancien ministre que les moins de vingt ans ne peuvent pour leur bonheur pas connaître, "un [plébéien] ça va, c'est quand il y en a plusieurs que ça pose problème".
Du coup ils font une campagne antiplébéienne.
Leur argument ?
Élire des plébéiens déplaît aux dieux.
La preuve :
Année 400, l'hiver avait été très froid.
Année 399, une épidémie.
Et ça marche ! Le peuple effrayé que le ciel lui tombe sur la tête vote patricien, et encore, patricien connu, ancien consul ou ancien TMPC.
Il élit ainsi un certain Marcus Furius Camillus, dont nous allons parler plus longuement.
Veii, cependant, n'est toujours pas prise. Scrogneugneu.
Cependant, on rapporte à Rome un phénomène bizarre : sur le site sacré d'Alba Longa, le lac près de la montagne entre en crue, sans raison, sans pluies particulières, rien.
Serait-ce... un signe du ciel ?
Dans le doute, le sénat fait envoyer à Delphes une délégation.
Cependant, sur le siège de Veii, Romains et Étrusques s'échangent des insultes :
– Hé les Romains ! Vous êtes des Romaines !
– Hé les Étrusques ! Vous avez des références super datées !
– OooOooOOOoooOOO...
– Eh ? Il lui arrive quoi à cet Étrusque tout vieux, là-bas ?
– OOOoo avant que du lac albain l'eau ne soit écoulée jamais le Romain n'aura pouvoir sur Veii oooOOO
Les Romains sont interloqués par l'exclamation échappée au vieillard étrusque en transe. Un guetteur romain demande aimablement à un guetteur étrusque qui-qu'est-ce, et l'Étrusque a la courtoisie de l'informer qu'il s'agit d'un devin, un haruspice de leur ville.
– Hmm alors je peux le consulter pour une affaire privée ? demande le Romain.
Le devin prévenu consent à sortir de Veii. Paf, à peine est-il assez loin de la ville que le Romain le kidnappe et le ramène au camp !
Interrogé par les chefs romains, l'haruspice de Veii commence par se plaindre que les dieux sont trop pas sympas puisqu'ils le forcent de trahir sa patrie, et puis explique que Veii restera imprenable tant que l'eau du lac d'Albe ne sera pas drainée ; et de décrire en détail les rites sacrés pour ce faire, car on a beau être patriote, on reste professionnel.
Le sénat romain hésite. Le sénat romain préfère attendre le retour des légats de Delphes. Et faire de nouvelles élections.
Les élections faites, et une autre fournée de TMPC élus, voilà que Rome voit arriver un nouvel ennemi : Tarquiniae, une autre ville étrusque. Avec en plus de nouvelles échauffourées avec les Aequi, les Volsci, Capena, Falerii et le siège à Veii (scrogneugneu)...
À Rome on appelle ça une année un peu dense.
Heureusement deux TMPC pourrissent les pillards tarquiniens. Et, côté siège de Veii, les envoyés à Delphes reviennent. Et, devinez quoi ? Ils ont la même réponse que l'haruspice étrusuque.
"Romain, dit en substance l'oracle, fais redescendre ce lac rapidos et tu conquerras les murs ennemis, sans oublier le bon oracle qui te l'a prédit, hum, envoie tes cadeaux d'or et d'argent à l'adresse Τ.Κ. 33054, Delphi (Préfecture de Fokida), par avance merci."
Du coup, le devin étrusque est applaudi, on lui demande d'apaiser les dieux, et sur ses recommandations on limoge* les TMPC en cours élus en oubliant des rites ancestraux.
* Enfin, je sais pas, peut-être qu'on antiume à l'époque.
@hist_myth Je comprends : les sénateurs s'arrachaient les cheveux et sont finalement rassurés de savoir Calve ici.
@hist_myth et celle-là, il l'a pas vu venir.
@jehansanspour La destinée du destin, tout ça.
@jehansanspour Puis il avait pas d'entrailles pour garder un peu de lecture.
Comment ça des élections pas top réglo ?
Z'avaient déjà les Tiberii à l'époque ?
Attends ils ont une cité ennemie à 8 km et ils ont pas construits des fortifications dès le début ?
Ils ont jamais entendu parler de rush en phase I sur le Centre Civique ennemi ?
(même question pour la démobilisation d'hiver, d'ailleurs : 8 km c'est une heure en marche rapide, y'avait quoi pour empêcher les Étrusques de venir faire un évènement "jogging et pillage" au Forum ? surtout que le jogging ça réchauffe justement)
@lienrag Jogging en armure, c'est plus dur (Rome a des fortifications permanentes bien sûr) (là Tite-Live parle de travaux de siège double : une circonvallation autour de Veii + un mur supplémentaire orienté au Nord, vers la Toscane, en cas d'arrivée de secours étrusques)
@lienrag De toute façon on a vu dans le livre IV que Veii, comme les Volsci et les Aequi, attaque en gros une année sur deux, donc le jogging et pillage, ça se faisait (mais en été)
J'avoue que j'avais pas compris dans le tite-livepouèt du livre IV que Veii était à 8 km...
Rome était beaucoup plus petit à l'époque bien sûr, mais quand même !
En-dehors des légendes, on a des traces archéologiques ? On sait comment ça se passait, les conflits à l'époque entre cités si proches ?
Y'avait un no man's land ? De quelle taille environ ?
@lienrag Un rapide coup d'oeil sur Wikipédia indique que c'est plutôt 15 km...
Ah d'accord, c'est plus raisonnable (15 km, ça se fait généralement pas d'une traite).
Mais la célèbre Histoires Mythiques ferait-elle partie des sources non fiables maintenant ? C'est tout mon univers qui s'écroule...
@lienrag J'ai juste lu trop vite un livre de Grandazzi !
@lienrag Mais en gros, y a le Tibre entre les deux villes, Veii a la rive nord, Rome la rive sud. https://fr.wikipedia.org/wiki/V%C3%A9ies#/media/Fichier:Crate_EnvironsRome_Monarchie.png